Extraits

Quelques passages choisis de mes récits

-ANTE MORTEM (MEKTOUB)- NOUVELLE

Les néons, les enseignes, les lampadaires. Toutes ces taches phosphorescentes suintent sur fond noir. Tu batailles contre la buée intérieure du pare-brise. Ta main est posée sur le levier de vitesse. Le vrombissement du diesel se répercute dans ta poitrine. Des fantômes sans visage, dehors, glissent, s’évaporent, apparaissent sans fin. Tu sais juste qu’un cercle rouge signifie que tu dois t’immobiliser et que le vert te donne le droit de repartir sans attendre. Ta blouse bleue t’oppresse, comme si, à tout moment, elle pouvait se changer en camisole. Ta respiration se cale sur les soubresauts de ton moteur. Tu es aimanté à ta destination.

Tu l’imagines cambré sur sa 125, casqué, son corps jeune et svelte à la manœuvre pour fendre l’air. Ses yeux ne voient que les lignes blanches qui se succèdent, pointillés hypnotiques d’une nuit effroyable. Nice 169 km. Sa colonne vertébrale est glacée. Le râle de son moteur, poussé à fond, le met dans un état d’urgence permanent.

Tu as vaguement conscience qu’à ta gauche, quand tu serpentes sur ces courbes malignes, la mer est juste au-dessous, abîme discret et huileux. Ses effluves iodés ne parviennent pas jusqu’à toi. Ce soir, même ce subtil parfum qui, d’ordinaire, te fait penser que les deux rives de la Méditerranée sont jumelles, a des allures de menace totale. Tu te remémores cet instant, tout juste une heure auparavant, lorsque Azzedine a surgi en trombe dans ton épicerie, le visage blême, les yeux fous et le souffle court. La surprise puis l’incompréhension et la sidération t’ont saisi. Tu avais beau tenter de le raisonner, de l’apaiser, Azzedine, terrorisé, gesticulait frénétiquement et hurlait des phrases dépourvues de sens. De ses paroles apeurées, tu n’as retenu que les mentions « place de Lenche » et « une femme en manteau de cuir ».

-JAMAIS UN CHEVAL DE COURSE- ROMAN

Le téléphone portable, un antique modèle de Samsung à clapet et à clavier en relief, devait sûrement être posé sur le comptoir faïencé qui sépare la cuisine ouverte du salon quand il a vibré. C’était sa place dans cette grande villa provençale. Une bâtisse robuste, ni trop pittoresque, ni trop contemporaine, pas le mas méridional trop cliché, ni la villa bling-bling « french riviera », plantée sur les douces hauteurs d’un terrain verdoyant, parsemé de murets de pierres du pays. J’ai pu, depuis les évènements, m’approcher jusqu’au portail de cette maison. J’ai vu le vieux cabanon qui trône fièrement en haut d’une restanque consolidée par un mur de pierres brutes, assemblées à la perfection. J’ai vu le vieux cerisier fatigué, au tronc noir comme du charbon, planté près des haies d’arbustes. J’ai vu, au loin, les cyprès élancés ployer sous le mistral. J’ai vu les bords d’un petit ruisseau, caché par des arbres entremêlés. J’ai vu les pies, les pinsons, les tourterelles, picorer dans l’herbe grasse et décoller en nuées, au moindre bruit ou mouvement humain. Avant, sur cette terre, il y avait des vignes. Le beau-père de Joseph en tirait un vin de coopérative tout à fait correct. Puis, le beau-père a vieilli et n’a plus eu la force de labourer, sulfater, tailler les ceps, vendanger, fouler les grains de raisin. Alors, pour dix francs le pied de vigne arraché qu’offrait la mairie du village, il a fait table rase de son champ et l’a rendu constructible. Peut-être, un jour, sa fille et son beau-fils quitteraient Marseille pour venir s’installer en contrebas du cabanon familial. Les rêves passent parfois par la case destruction. Détruire pour mieux reconstruire. Oublier pour avancer.

-LA PUISSANCE DES JOURS- POESIE

Tremblements d'azur aux suffocations lointaines, l'océan impur de tes pupilles ondule jusqu'à mes tourments profonds. L'ivresse aveugle de ton épiderme effleuré bascule mes sens vers l'absurde horizon du néant. Assoupie, abandonnée, oubliée, alanguie, ton mystère charnel m'irradie encore, tandis que l'aube t'éclaire. Ma main navigue sur le calme blanc de ta chair, en quête d'un sursaut animal ou d'une fièvre obscure. Je te sculpte, te dessine, t'assassine, te crée, te transforme et te perds, dans la lumière avilissante de l'astre suprême. Tes yeux s'éveillent alors à la vie. Tu as dévoré la nuit et emporté, dans le creux de tes mains, le sillon de mes caresses silencieuses. A la frontière, nos corps s'étaient embrasés. Gracile et féline, tu t'es penchée à la fenêtre, comme pour retenir l'ombre de notre nuit fugace. Tu m'as donné une dernière étreinte, timide et élégante, puis, comme un rai de lumière qui succombe aux ténèbres, tu t'es évaporée, rejoignant la cohorte de mes souvenirs sucrés.